
Le mot science est aujourd’hui d’un emploi si large qu’il semble presque se vider de son sens. On parle aussi bien de sciences physiques, formelles (mathématiques, logique), que de sciences économiques, politiques ou humaines. Pourtant, entre la rigueur expérimentale du physicien et l’interprétation du sociologue ou de l’historien, la distance paraît immense. Dès lors, une question s’impose : qu’est-ce qui fonde la scientificité d’un savoir ? Est-ce la nature de son objet, ou bien la méthode par laquelle il l’étudie ?
Autrement dit, sur quoi peut-il y avoir science ?
Y a-t-il science seulement lorsqu’un domaine peut formuler des lois universelles et nécessaires, comme dans la physique, ou peut-on parler de science chaque fois qu’une méthode rigoureuse permet de produire un savoir objectif, même sur des réalités singulières et changeantes ?
I. Il ne peut y avoir science que des phénomènes mathématisables et soumis à des lois
Selon une conception classique issue du rationalisme critique de Kant, la science se définit par sa capacité à unir l’expérience sensible et la raison conceptuelle. Toute connaissance scientifique suppose à la fois des données empiriques et des concepts a priori permettant de formuler des lois nécessaires.
Les mathématiques et la physique constituent, à cet égard, les modèles de la scientificité.
La première, science formelle, construit ses objets à partir de formes a priori de l’expérience — l’espace et le temps — pour en déduire des vérités nécessaires.
La seconde, science de la nature, applique ces cadres mathématiques à l’expérience sensible pour dégager des lois universelles.
Ainsi, il ne peut y avoir science que dans la mesure où l’objet étudié se prête à une formalisation mathématique, c’est-à-dire à une modélisation susceptible de produire des prédictions exactes et vérifiables. Là où l’objet échappe à toute régularité, la science semble perdre sa prise.
II. Toutefois, certains domaines peuvent prétendre à une autre forme de scientificité : les sciences humaines
Cette première thèse doit pourtant être nuancée.
Car il existe des disciplines dont les objets — les actions humaines, les phénomènes sociaux, les valeurs — ne se laissent pas réduire à des régularités mécaniques, sans pour autant être dépourvues de rigueur scientifique.
Le philosophe Wilhelm Dilthey a distingué les sciences de la nature, qui visent à expliquer (Erklären), et les sciences de l’esprit, qui cherchent à comprendre (Verstehen).
Les premières établissent des lois causales du type « A cause B » ; les secondes interprètent des significations et des intentions.
Ainsi, la différence entre ces deux types de sciences ne tient pas à un statut mais à une méthode et à un but : les unes expliquent les phénomènes naturels, les autres comprennent les phénomènes humains.
Il peut donc y avoir plusieurs modes de scientificité, dès lors que chaque discipline adopte une méthode adaptée à la nature de son objet.
La rigueur ne consiste pas seulement à mesurer ou à calculer, mais à suivre une démarche cohérente, contrôlable et rationnelle, même lorsqu’il s’agit d’interpréter des significations.
III. Repenser la scientificité : la science comme activité normative
Il faut alors déplacer la question : ce n’est pas l’objet ni même la méthode qui font la science, mais la démarche normative qu’elle instaure dans son rapport au réel.
Comme l’a montré Georges Canguilhem, en médecine par exemple, les objets scientifiques ne sont pas donnés, ils sont définis par la distinction du normal et du pathologique. Le savant ne se contente pas de décrire : il norme, c’est-à-dire qu’il établit les critères selon lesquels un phénomène est considéré comme tel ou tel.
De même, Henri Poincaré a souligné que même les mathématiques ne sont pas entièrement déterminées par la nature des choses : les géométries non euclidiennes montrent que plusieurs systèmes de lois sont possibles selon les conventions que l’on adopte.
La science n’est donc pas un simple miroir du réel : elle institue ses objets par la manière même dont elle les interroge. Ce qui fait la science, ce n’est ni la seule objectivité de la chose, ni la seule rigueur du procédé, mais la normativité de la relation entre le savant et son objet.
Dès lors, la frontière entre sciences formelles, expérimentales et humaines devient plus poreuse qu’il n’y paraît : toutes reposent sur un même geste fondateur — celui par lequel l’esprit humain institue un ordre rationnel dans la diversité du réel.
Conclusion
La question « sur quoi y a-t-il science ? » révèle qu’il n’existe pas une seule et unique manière d’être scientifique.
S’il est vrai qu’il n’y a science que là où l’on peut dégager des lois, encore faut-il admettre que ces lois ne sont jamais données, mais construites. La science, loin d’être un simple savoir sur le monde, est une activité de mise en forme du réel, par laquelle l’esprit humain confère sens, ordre et intelligibilité à ce qu’il étudie.
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